lundi 25 janvier 2016

PEPE DE RAMON, de Sébastien Auzanneau

Titre : PEPE de RAMON

Auteur : Sébastien AUZANNEAU

Thème : GUERRE

Le soleil chauffait ses larges épaules et chassait les dernières brumes matinales qui montaient encore des champs fraîchement fauchés. Il avançait à grandes enjambées, tout en fredonnant une chanson. C'était une chanson de village, apprise il y a peu avec les filles de la ferme. Ils s'étaient tous bien amusés à s'apprendre mutuellement des rudiments de leurs langues respectives. Lui et ses compagnons prisonniers de guerre français et, elles, filles de ferme allemandes, cachés dans une grange à l’abri des regards et de la chaleur de ce moi de septembre 194X.

René chantonnait dans l'espoir d'améliorer cette langue qu'il appréciait de plus en plus, et tant pis pour la guerre. Depuis son transfert depuis le Stalag IV pour cette ferme, il découvrait un peuple bien éloigné des préoccupations guerrières de ses dirigeants. De plus il avait la chance de pouvoir rejoindre, seul, la forge du village afin d'y exercer son métier. Alors si ce n’étaient le manque de nourriture et l’inquiétude liée à sa famille restée en Dordogne, il pourrait se dire heureux.
Perdu dans ses pensées, il n'entendit pas l'enfant tomber à l'eau. C'est en passant à côté de la marre aux canards, qu'il perçut les cris de détresse et vit les gestes désespérés du garçon pour rejoindre la berge. Bien que ne sachant pas nager, René sauta à l'eau en comptant sur sa grande taille pour avoir pied. Il attrapa l'enfant par le col et le jeta sur l'herbe. L'enfant parla trop vite pour être compris par le français, puis s'enfuit sans un regard en arrière.
René se hissa seul sur la berge et y resta trempé et surpris. A la vu de la canne à pêche abandonnée dans l’herbe, il comprit que l’enfant avait glissé en cherchant de quoi améliorer l’ordinaire.
Il haussa ses épaules et se hâta vers le village ou le forgeron l’attendait. Il allongea le pas, heureux de se réchauffer et soucieux de ne pas être en retard.
La journée passa rapidement dans la chaleur bienheureuse des fers chauffés au rouge et dans le martèlement des marteaux frappant l’enclume.
A midi, avantage suprême sur ses autres compagnons d’infortune, René put manger à sa faim. En effet, la femme du forgeron portait tous les jours un panier rempli des repas de son mari et du prisonnier. C’étaient des mets simples, mais roboratifs, cuisinés avec un certain talent. Une fois par semaine, il pouvait même manger un peu de viande.

La jeune femme désirant parler à son mari, le périgourdin sortit dans la cour et finit son repas seul. Dans la forge la discussion semblait des plus animée, les éclats de voix se succédaient à un rythme effréné. Enfin la jeune femme sortit en courant et disparut rapidement. René n’eut que le temps de voir des larmes perler ses yeux bleus. Le travail reprit dans un silence pesant.

Quelques jours passèrent, et par un matin frisquet les français furent réveillés sans ménagement. Des soldats allemands encadraient les hommes, sans être menaçants leurs fusils à portée de mains suffisaient à les inquiéter. Ils murmurèrent entre eux « Est-ce que les schleus ont vu les filles ? », « Putain, si ils nous renvoient au stalag, je tente l’évasion », « Déconne pas, tu vas nous faire tuer. »

- SILENCE ! hurla l’officier. 

Resté au chaud à l’intérieur de sa voiture les prisonniers ne l’avaient pas vu.

Il sortit lentement, laissant la peur figer les visages des hommes. Ses bottes noires brillaient, son uniforme repassé, sa casquette portée réglementairement, il n’était pas là pour plaisanter.

- Sont-ils tous ici ? demanda-t-il. 

Un soldat acquiesça rapidement. L’officier sortit un papier de la poche intérieure de son uniforme et en lu plusieurs fois le texte avant de lancer :

- Bien, j’appelle DUDREUIL RENE !

Flottement parmi les prisonniers, puis l’interpellé fit un pas en avant.
Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, René aurait put facilement dominer de la tête et des épaules l’officier. Il préféra garder la tête basse et un air contrit de circonstance.

- Soldat 2eme classe DUDREUIL RENE de la 4eZ, vous avez bien agi.

Stupeur autant parmi les français que parmi les allemands, un murmure parcouru les rangs et s’éteignit sous le regard menaçant de l’officier.
- Vous, un ennemi, un prisonnier, vous avez sauvé la vie d’un enfant. Pour cela l’Allemagne souhaite vous récompenser.

Même si ses yeux noirs démentaient ses propos amènes, le SS accrocha une petite médaille argentée sur le revers de la veste grise du captif.
Des hourras se firent entendre parmi ses compatriotes tandis que les soldats allemands qui parlaient français traduisaient.
Jaillissant d’un coin de la cour, l’enfant se précipita dans les bras de son sauveur. Les parents, eux, n’osaient s’approcher et restèrent à demi cachés à l’angle d’un mur. René plongea son regard dans celui de l’enfant, préférant la candeur au regard noir de l’officier SS.

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