vendredi 5 février 2016

TOUT VA BIEN, JE RESPIRE, de Doop

Titre : TOUT VA BIEN, JE RESPIRE

Auteur : DOOP

Thème : Famille

Les liens qui m'unissaient à ma grand-mère étaient très forts, ils le sont peut-être toujours. Il faut dire qu'on avait vécu beaucoup de choses pour une simple vie, des choses qu'on n'aurait peut-être jamais dû connaître.
Mes grands-parents m'ont recueilli vers l'âge de deux ou trois ans, lorsque ma mère a décidé qu'elle ne pouvait plus s'occuper de moi. En effet, mes parents se sont séparés lorsque j'avais six mois et ma mère a alors essayé de faire ce qu'elle pouvait. Elle a tenu un an et demi avant de craquer et de préférer se consacrer à sa vie qui était loin d'être terminée. Comme mon père n'avait pas vraiment envie non plus de s'encombrer d'un poids mort, j'ai donc atterri chez mes grands-parents maternels. Enfin, pas tout à fait non plus puisque celui que j'ai toujours appelé mon grand-père ne l'était pas, il s'agissait du deuxième mari de ma grand-mère qui n'avait jamais eu d'enfant et pour qui j'étais réellement un cadeau tombé du ciel. Lorsqu'il fallait remplir les questionnaires de début d'année à l'école, j'étais donc Cédric X, habitant chez Mr et Mme Y, fils de Monsieur X et de Madame Z (puisque ma mère avait repris son nom de jeune fille). Comme quoi, les situations familiales compliquées, ce ne date pas d'aujourd'hui. Mais c'était quand même assez rare pour l'époque. 
N'allez pas croire que c'était difficile. Non. On n'avait absolument pas d'argent, on vivait dans un HLM dans un quartier pourri mais cette enfance était certainement la meilleure que j'eus pu espérer. Rendez-vous compte, j'avais deux personnes à temps complet pour s'occuper de moi, m'apprendre à lire avant de rentrer en primaire, m'apprendre à compter, me faire lire, jouer, écrire. Mes grands-parents n'avaient jamais fait d'études mais ils étaient cultivés, s'intéressaient à tout, surtout mon grand-père, qui lisait tous les jours religieusement deux ou trois journaux dont l'Equipe (habitude que j'ai très longtemps conservée). Ils pouvaient se priver afin que je puisse avoir un bouquin en plus ou ne manquer de rien, ils l'ont fait maintes et maintes fois d'ailleurs. Si je vous écris aujourd'hui, installé dans mon canapé à l'intérieur de la maison dont je suis propriétaire avec mon chat qui me regarde du coin de l'œil, c'est en grande partie grâce à leur dévouement et leur joie de vivre. A leur générosité qui a fait qu'ils ont accepté de prendre en charge un gamin de deux ans et de s'en occuper tout le temps sans avoir beaucoup d'aide de ses parents biologiques (qui donnaient quand même un petit chèque en fin de mois, histoire de se dédouaner un peu certainement). Mais je m'éloigne du sujet.
Nous avions avec ma grand-mère un lien secret, une sensibilité commune dont nous n'avons malheureusement jamais parlé, quelque chose qui nous a unis inconsciemment. J'étais certainement trop jeune pour pouvoir mettre des mots sur ce sentiment, elle était certainement trop pudique ou trop réservée pour qu'on en parle un jour franchement, peut-être que tout bonnement nous n'avons jamais osé regarder ce que l'on vivait tous les deux en face car cela nous aurait totalement brisé ou fait du mal. Je ne sais pas si elle pensait me protéger ou si c'était moi qui inconsciemment essayais de lui éviter cette douleur. Je ne le saurai jamais. 
Ce sentiment qui nous rapprochait, ce lien indescriptible qui nous rendait aussi fusionnels n'était pas des plus agréables, c'était tout simplement l'attente de la mort.
On avait diagnostiqué, certainement lorsque j'étais tout petit et peut-être encore chez ma mère, une grave maladie à mon grand-père. Malformation cardiaque. Il avait au maximum 5 ans de vie, lui avait-on annoncé ce jour-là et le médecin de famille passait tous les vendredis soirs pour lui refaire une ordonnance et mesurer sa tension, son rythme cardiaque. Personne ne m'en avait évidemment jamais parlé, c'était le secret. Et il y a beaucoup de choses que je comprends mieux maintenant, comme par exemple le fait de dormir avec ma grand-mère dans sa chambre alors que mon grand-père faisait ses nuits, lui, dans la mienne. Juste pour qu'un jour elle ne se réveille pas avec un cadavre à côté d'elle. Mais on ne peut rien cacher à un enfant. Même si personne ne m'a jamais avoué la triste vérité, je l'avais assimilée sans pouvoir toutefois mettre un mot dessus.
Je me rappelle me lever parfois la nuit et aller voir dans "ma" chambre si mon grand-père respirait toujours alors que personne n'en avait parlé. Je ne savais même pas pourquoi je le faisais, je devais avoir au maximum une petite dizaine d'années. La tension et le sentiment de mort devaient être assez sous-jacents pour que mon esprit en soit déjà intégralement imprégné et que je réagisse de la sorte sans vraiment savoir pourquoi, de manière absolument automatique et instinctive. Et parfois je retrouvais ma grand-mère, dans ce couloir sombre qui reliait les deux pièces, et on se disait "tout va bien, il respire". Et on n'en reparlait plus avant la nuit qui suivait.
Au fil des années, les visites nocturnes se sont amplifiées, surtout quand la "date d'expiration" de mon grand-père a été dépassée. Il a survécu pendant plus de 10 ans au lieu des 5 années promises. Cinq années de plus ou le ballet nocturne entre moi et ma grand-mère reprenait de plus belle, surtout aux alentours de Noël. J'aime toujours à penser que s'il a réussi à repousser sa condition, c'était parce que j'étais là, le seul gamin qu'il ait jamais élevé, celui à qui il a tout appris. J'en ai encore les larmes aux yeux quand j'y repense.
Lorsqu'il disparut, en dépit des efforts de la famille proche, ma grand-mère et moi étions complètement dévastés. J'avais treize ans et je devais prendre en charge notre structure familiale complètement détruite. Il fallait que je m'occupe de ma grand-mère. Il fallait qu'elle s'occupe de moi. Je n'ai jamais une seule fois pleuré devant elle, il fallait être fort, pour elle. Elle n'a jamais pleuré devant moi. Il fallait que l'on tienne, on n'avait pas beaucoup d'argent puisque, comble de malchance, mon grand-père nous a quitté avant l'âge de la retraite et que ma grand-mère n'avait jamais travaillé. Alors elle a commencé à faire du repassage chez les voisins tandis que j'essayais de gérer du mieux possible le compte en banque, ma grand-mère n'ayant jamais rempli un seul papier administratif de sa vie (c'était mon grand-père qui s'en occupait). Alors que la majorité de mes amis rêvaient le soir aux filles ou aux futures vacances en famille, je faisais des nuits blanches pour savoir si la Caisse Nationale de Retraite pour le Bâtiment allait enfin envoyer son chèque trimestriel. C'est cruel quand on n'a que treize ou quatorze ans. Mais on s'est reconstruit, tant bien que mal. C'était bancal, il a toujours manqué quelque chose mais bon an, mal an on a réussi à voir un peu de lumière. Tout n'a pas été drôle, il a fallu parfois que je pense à moi pour grandir du mieux possible et certainement mettre de temps en temps ma grand-mère de côté. C'était égoïste, mais je me dis que c'était nécessaire même si je m'en veux encore un peu. 
Lorsqu'on a diagnostiqué chez elle la maladie d'Alzheimer, je n'étais plus seul dans l'équation. Ma mère, qui revenait de nombreuses déconvenues sentimentales et médicales, avait repris une place assez importante dans notre structure familiale. Elle n'était pas encore entrée dans le cercle mais c'était la personne qui s'en rapprochait certainement le plus. Elle l'emmenait aux courses, gérait les papiers quand j'étais à la fac. Elle m'a beaucoup aidé dans cette période où j'avais décidé de fermer les yeux sur la maladie de ma grand-mère, qui n'en était encore qu'à ses balbutiements. Avec le recul, ignorer sa maladie c'était peut-être une manière de ne plus vouloir revivre ce sentiment d'attente, de refuser l'inexorable fatalité, la fin inéluctable.
Un cruel coup du sort, un fonctionnaire un peu trop scrupuleux, m'a alors envoyé travailler à 1 000 kilomètres de la maison. Il a donc fallu que ma mère prenne en charge tout le quotidien. L'état de ma grand-mère s'était détérioré et bizarrement, j'avais pris un peu de distance avec elle, comme si j'essayais mentalement de me protéger, de m'éloigner pour, pensais-je, souffrir un peu moins. On fait ce que l'on peut avec les moyens que l'on a…
Et voilà qu'une nuit d'hiver, dans mon nouvel appartement pas du tout meublé; loin là-bas, si loin de ma véritable maison, ma grand-mère est apparue. Elle se trouvait au bord de mon lit, comme lorsqu'elle se levait dix ans plus tôt et venait me voir en me disant "tout va bien, il respire". Un rêve, certainement. 
Sauf que le lendemain, ma mère m'appelait pour me dire que ma grand-mère avait été retrouvée dans un état déplorable, qu'elle avait certainement fait une attaque cérébrale et qu'elle allait désormais se retrouver en foyer médicalisé, comme un légume, ne reconnaissant plus personne.
J'aime à penser qu'avant de laisser son esprit partir et s'enfoncer dans le néant, elle m'a adressé ce dernier message à 1 000 kilomètres de distance, pour me dire que tout allait bien se passer, qu'elle a utilisé ce lien unique et fort simplement pour me rassurer et me dire au revoir. C'est la dernière fois que je l'ai vue (je l'ai en réalité revue quelques mois plus tard dans sa maison médicalisée mais ce n'était plus elle, simplement une enveloppe).
Elle n'est jamais revenue me voir, même avant sa mort physique.
Parfois, j'aimerais bien qu'elle revienne me voir pour lui dire "tout va bien, je respire".

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